Les échelles de budgets en cirque contemporain français

Note : j'écris cet article en mars 2020, au début de la crise du covid-19. A ce stade il est clair que les bouleversements seront nombreux. Dans quelle mesure ils vont changer les revenus salariés, les fonctionnements de certains secteurs... personne ne le sait. Mais je pense que les points de repère que je donne ici resteront utiles pour la suite, même si les chiffres sont susceptibles de changer.


Je voudrais parcourir toutes les échelles de grandeur financières, du budget de l'Etat français au SMIC horaire, en passant par l'intermittence, prix de cession d'un spectacle et le budget annuel d'une compagnie.

Beaucoup d'artistes de cirque ne font pas leur métier pour l'argent. Ils ont même une tendance à négliger cet aspect de leur travail, voire à perdre la notion globale de ce que leur activité fait circuler au niveau financier, en dehors de ce qui passe tout simplement dans leur poche.

Par ailleurs, les salariés "classiques" n'ont pas non plus la notion globale de l'argent qui circule autour d'eux, en-dehors de leur salaire net.

Tout ceci induit parfois des méprises sur le travail des artistes, qu'elles viennent d'eux-mêmes ou de leur entourage.


Les budgets "macro"

Je vais commencer par donner une idée du budget de l'Etat français : il était en 2017 de 385 milliards d'euros. A titre de comparaison, le budget fédéral des Etats-Unis était d'environ 4000 milliards d'euros. La France représente donc un petit dixième des USA.
Le budget du Ministère de la Culture et de la communication est de 10 milliards d'euros pour la même année.
Le budget de la culture seule était de 3.6 milliards d'euros, soit environ 1% du budget de l'Etat.
Le budget des Opéras de Paris (Garnier et Bastille) est d'environ 100 millions d'euros (100M€), soit 2 à 3% du budget de la culture en France.

Le budget du Centre National des Arts du Cirque est d'environ 4.5M€.

Le budget d'une Scène Nationale, soit un théâtre de bonne taille, est de l'ordre de quelques millions d'euros.

Le budget d'une Scène Conventionnée, c'est-à-dire un théâtre moyen de province, est de l'ordre d'un million d'euros.


Les budgets "micro"

A l'autre bout des échelles de grandeur, il y a l'argent que vous et moi voyons passer de près.

Partons du SMIC horaire (le salaire minimum légal pour une heure de travail) qui est en 2020 d'environ 10€ brut.

Un cachet minimum est d'environ 100€ brut.
"Brut" désigne la somme qui est attribuée au salarié, somme sur laquelle le salarié verse des cotisations pour sa protection sociale.
Il faut garder en tête que l'employeur vers aussi des cotisations pour le salaire qu'il verse.
Pour simplifier, on peut dire que la somme que le salarié met dans sa poche (ou sur son compte en banque) est environ la moitié de la somme que débourse l'employeur.
On peut faire varier cette proportion, c'est d'ailleurs différent selon les pays, mais c'est au prix de la protection sociale. Si on veut la même protection sociale, mais qu'on diminue les cotisations, alors il faut payer la protection par ailleurs (sur le salaire net), ce qui laisse finalement la même somme "pour vivre".

Pour vivre en France aujourd'hui, considérons pour faciliter les calculs qu'il faut 2000€ par mois. Je ne veux pas m'attarder ici sur ce chiffre, bien sûr on peut vivre avec moins, mais vouloir être profesionnel dans n'importe quel secteur implique l'objectif d'avoir un revenu qui donne les moyens d'être à la hauteur des exigences du métier, en termes de santé, de logement, de nourriture et d'information, sans parler même de famille, d'éducation des enfants etc.

Avec des cachets de 100€ net, il faudrait donc 20 cachets par mois pour vivre à ce niveau, soit 120 par an. Aujourd'hui, très rares sont les artistes de cirque qui obtiennent plus de 100 cachets par an sur une longue période. Je dirais même que c'est difficile à tenir sur le long terme, sauf si on voyage peu comme les pièces de théâtre qui jouent à Paris ou les spectacles de variété en Allemagne.

En France, nous avons le système de l'intermittence du spectacle. Dans ce système, pour bénéficier d'une indemnité, il faut accumuler 43 cachets en un an, soit un peu moins d'un par semaine, disons 700€ par mois. Il est courant que l'indemnité de chômage double le revenu salarial d'un intermittent, on arrive alors à 1400€ par mois de revenu global (salaire et indemnité).

Pour obtenir 2000€ par mois dans le contexte de l'intermittence, il faudrait donc 1000€ de salaire, soit 10 cachets au tarif minimum, ou un peu plus de deux par semaine. Ou alors, il faut toucher des cachets plus importants, entre 150 et 200€ par exemple.


Donc, un cachet minimum d'artiste fait circuler 200€, dont 100€ vont à l'artiste pour qu'il se loge, qu'il se nourisse, bref qu'il ait accès aux services de base de la société. On appelle ces 100€ le montant net.
Ayons aussi en tête ce que représente le cachet en temps de travail : les néophytes vous diront que c'est pour une heure de travail, du début à la fin du spectacle, et que 200€ de l'heure c'est ENORME par rapport à n'importe quel travail salarié, et encore on aime ce qu'on fait, on a de la chance, il faudrait en plus se faire payer etc.

Tout travailleur indépendant, tout artisan facturera sa prestation au minimum 100€ de l'heure, il pourra facturer au mieux environ la moitié de son temps de travail total, soit 7000€ par mois, desquels sont déduits tous les frais de transport, de matériel... s'il lui reste 2000€ par mois pour vivre, c'est une chance, et c'est bien connu que le temps de travail d'un artisan moyen dépasse allègrement les 35h.

Tout artiste en activité sait que pour aboutir à une représentation, il faut ENORMEMENT plus de temps de travail que l'heure de spectacle. Il est difficile de faire une estimation, ce sera aussi très variable d'un spectacle à l'autre.
Mais supposons, du point de vue d'un artiste d'une équipe artistique, qu'un spectacle se monte en 6 mois en équivalent temps plein, incluant les répétitions avec l'équipe, toutes les sortes de préparations et de coordinations, l'écriture, l'entraînement... et que si ce spectacle a du succès, il joue 50 représentations en tournée, et que chaque date occupe 3 jours, en comprenant le spectacle lui-même, l'installation sur place, le voyage, l'organisation du voyage, l'administration, l'entraînement physique... Supposons que les répétitions soient payées à raison d'un jour sur deux.

Nous avons donc un temps total occupé de presque un an, dont 110 jours seraient salariés, soit deux jours par semaine, soit 800€ de salaire mensuel, soit 1600€ de revenu incluant l'indemnité chômage.

Le temps de travail légal étant actuellement de 35h par semaine, cela reviendrait à un montant horaire net d'environ 11€, à peine plus que le salaire minimum légal. Donc le vrai salaire d'un spectacle vu isolément, c'est 11€.

Je vous encourage à refaire l'exercice avec des situations différentes, par exemple un spectacle de théâtre monté en 3 mois plus 10 représentations. Ou encore, avec un spectacle de rue, monté en 2 ans de formation en école de cirque, et qui vive plusieurs années avec disons 300 représentations.

Je pense qu'il est nécessaire de faire cette petite gymnastique pour comprendre ce qu'on peut vivre à l'échelle individuelle, et peut-être mettre en place quelques adaptations.


Entre le "macro" et le "micro"

Prenons un chemin parallèle, celui d'un budget de spectacle.

Prenons le cas d'un spectacle avec trois artistes et un régisseur. Pour que vous, artiste, soyez payé 100€, ainsi que les autres membres de l'équipe, il faut que l'employeur débourse 800€. C'est ce qu'on appelle le coût plateau.
Cela comprend votre prestation pendant le spectacle, votre préparation le jour même, et votre préparation personnelle à plus long terme, l'entretien physique etc.

Mais si vous avez un rôle dans le montage du spectacle, dans son écriture, dans sa mise en place, dans son organisation, cela vous demandera bien plus de temps de travail. Et si ce n'est pas vous qui faites ce travail, il faudra le payer à quelqu'un d'autre. Si vous êtes passionné, vous le ferez peut-être gratuitement pendant un temps, mais vous ne pourrez pas tenir sur le long terme : la qualité du spectacle s'en ressentira, donc le nombre de ventes, ou alors votre condition physique ou mentale (ce qui revient rapidement au même), votre famille...

Il vous faut donc compter du travail en plus, soit l'équivalent d'une à deux personnes pour la production, l'administration, la vente, la comptabilité...

On considère souvent que le "prix de cession" d'un spectacle, de son nom complet "prix de cession des droits de représentation", dans une stratégie professionnelle durable, est au moins le double du coût plateau. Vous pouvez alors couvrir tous les frais nécessaire au maintien du spectacle, et s'il a du succès, vous pouvez même financer votre prochain spectacle quand le cycle de vie du spectacle en cours touchera à sa fin. Car le nombre de salles en France n'est pas infini, et un spectacle joué dans une salle n'y reviendra en général pas. Si vous voulez donc y revenir, renouveler l'intérêt de votre circuit professionnel, il vous faudra créer un nouveau spectacle au bout de quelques années, et même commencer dès le début de la tournée du spectacle précédent. Ce qui revient à dire qu'il faut "être en création" de façon permanente.

Pour résumer, un coût plateau à 4 personnes pour un montant de cachet net de 150 euros serait de 1200€. Son prix de cession minimum serait donc de 2400€.

Pour bénéficier du régime intermittent du spectacle, il vous faudra 43 représentations, cela représente pour la structure qui pilote le projet (votre compagnie, dit simplement) environ 100000€ de prix total de cession. Cela ne compte pas le prix des voyages et du logement, qui est compté en plus.


100000€ est un bon ordre d'idée de budget de fonctionnement d'une compagnie. Mais si vous travaillez pour plusieurs compagnies, cet ordre d'idée reste valable : pour que vous puissiez vivre de votre activité d'artiste, cela signifie une circulation d'un montant à 6 chiffres. Cela ne compte même pas la partie du budget de l'organisateur consacré à votre représentation, son personnel, ses frais de bâtiment, de communication...

Références :

Guides pratiques d'Artcena


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